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Artillerie: l’Armée de Terre déploie pour la première fois le Griffon MEPAC en mission extérieure

·Damien ⏱ 15 min
Artillerie: l’Armée de Terre déploie pour la première fois le Griffon MEPAC en mission extérieure Ajoutez Actu FDO en favori pour nous soutenir

Un mortier français qui tire ses premiers obus à l’étranger, un exercice géant aux portes de la Russie et une intégration Otan pensée pour la “haute intensité” : l’équation est intrigante. Découvrez comment l’Armée de Terre met à profit Kevadtorm 26, l’exercice majeur des forces estoniennes, pour valider en conditions réelles le Griffon MEPAC, son nouveau mortier embarqué de 120 mm. Et surtout, ce que cela change concrètement pour la conduite du feu, la protection face aux drones et l’interopérabilité avec nos alliés.

Kevadtorm 26 : un laboratoire grandeur nature pour la défense collective

Lancé le 4 mai, Kevadtorm 26 (« Tempête de printemps 26 ») réunit pendant un mois plus de 12 000 militaires en Estonie, autour d’un scénario explicitement calibré pour « simuler un conflit opérationnel ». Objectif annoncé par l’état-major estonien : planifier et exécuter des opérations défensives en coopération avec les unités de l’Otan déployées dans le pays. Autrement dit, tester l’ensemble de la chaîne, du poste de commandement aux sections avancées, en passant par l’artillerie et les appuis numérisés.

Pourquoi cette édition attire-t-elle autant l’attention? Parce qu’elle concentre, en peu de temps et sur un terrain exigeant, des problématiques que toutes les armées européennes revisitent à la lumière de la guerre en Ukraine : mobilité sous le feu, survivabilité face aux drones, numérisation de la manœuvre, et réactivité des feux. Dans ce cadre, la participation française prend une dimension particulière, avec un sous-groupement tactique interarmes (S/GTIA) et, pour la première fois à l’étranger, le déploiement opérationnel du Griffon MEPAC.

Un terrain et un tempo qui ne pardonnent pas

L’Estonie offre un condensé de défis tactiques : forêts denses, zones marécageuses, villages clairsemés, météo changeante. À la fin du printemps, la végétation masque les mouvements mais complique aussi l’observation et les liaisons. Le tempo de Kevadtorm 26, alternant marches rapides, combats de rencontre et tirs réels, impose une discipline rigoureuse des émissions électromagnétiques, une logistique agile et une intégration sans couture entre capteurs, décideurs et effecteurs. Dans un tel contexte, un système de mortier embarqué doit prouver qu’il peut « voir vite, tirer juste et bouger immédiatement ».

Présence avancée renforcée de l’Otan : le cadre stratégique

Au titre de la présence avancée renforcée (eFP) de l’Otan, un bataillon multinational est déployé en Estonie avec le Royaume-Uni comme nation-cadre. La France y contribue par un S/GTIA d’environ 300 militaires, combinant cavalerie, infanterie, génie, artillerie et appuis. Cette force est intégrée sous le commandement de la 1re Brigade estonienne, un détail qui compte : l’interopérabilité n’est pas un slogan, c’est une chaîne de commandement partagée, des procédures communes et des moyens compatibles de coordination tactique.

Le ministère des Armées souligne la valeur ajoutée de la composante française : dotée de véhicules de dernière génération et organisée en interarmes, elle apporte puissance, flexibilité et endurance. Concrètement, cela se traduit par des sections capables d’engager rapidement, de se repositionner, de se coordonner avec des alliés et d’employer un spectre complet de capteurs et de feux, du drone organique au mortier de 120 mm.

Ce que fait un S/GTIA sur le terrain

Le S/GTIA est l’échelon de combat français par excellence. Il agrège des unités de mêlée (infanterie, cavalerie) et des appuis (artillerie, génie, logistique, santé), sous un commandement unique. Sa force? L’autonomie décisionnelle et l’agilité. En Estonie, cela signifie par exemple :

  • Installer des points d’appui défensifs sous couverture, tout en préservant la mobilité pour contrer un adversaire maniable.
  • Synchroniser l’observation (patrouilles, mini-drones, capteurs alliés) avec la chaîne des feux pour délivrer un tir en quelques dizaines de secondes.
  • Basculer d’un mode défensif à une contre-attaque locale, en engageant l’artillerie pour neutraliser un point dur ou interdire une zone de passage.

Griffon MEPAC : le nouveau visage de l’appui-feu au contact

Au cœur de l’attention française à Kevadtorm 26, on trouve le MEPAC (Mortier Embarqué pour l’Appui au Contact) monté sur la plateforme Griffon. Ce système, opéré par quatre artilleurs, conjugue mobilité, protection, cadence et précision. Les Forces françaises en Estonie ont confirmé le 13 mai son « premier déploiement opérationnel » dans le cadre de l’exercice. La dernière phase, du 23 mai au 1er juin, inclut des tirs réels au centre d’entraînement des Forces de défense estoniennes : l’occasion, très attendue, de valider ses premiers coups à l’étranger.

Capacités clés : cadence, portée, numérisation

Le cœur de feu du MEPAC est le mortier 2R2M de Thales, un 120 mm semi-automatique éprouvé, intégré à bord du véhicule Griffon. Quelques repères techniques essentiels :

  • Cadence : jusqu’à douze coups en quatre-vingt-dix secondes. Cette rafale initiale permet d’atteindre un effet “coup de poing” sur cible avant la manœuvre d’évitement.
  • Portée : de 8 à 13 km selon les munitions employées, couvrant l’essentiel des besoins d’un appui-feu de niveau GTIA.
  • Protection : le Griffon offre une protection balistique et contre les mines/IED supérieure à celle d’un système tracté ou porté, tout en restant suffisamment mobile.
  • Tourelleau téléopéré : une mitrailleuse de 7,62 mm pour l’autodéfense rapprochée et la dissuasion face aux menaces légères.
  • Numérisation ATLAS : intégré dans la chaîne artillerie ATLAS (automatisation des tirs et liaisons sol/sol), le MEPAC reçoit, calcule, tire et rend compte au sein d’un réseau de feux, avec une réduction drastique du temps entre détection et neutralisation.
  • Intégration SCORPION : le véhicule communique avec l’écosystème de combat collaboratif français, facilitant la mise en commun des données tactiques, la connaissance de la situation et la coordination interarmes.

Pourquoi ce déploiement compte

Les premières unités MEPAC ont été livrées à l’Armée de Terre à l’automne 2025, le 3e Régiment d’Artillerie de Marine (3e RAMa, Canjuers) ouvrant la marche. À terme, chaque régiment d’artillerie alignera huit MEPAC pour armer une batterie dédiée. Voir ce système sortir du cadre national et entrer dans une boucle Otan, sous commandement estonien, n’est pas anodin : cela valide l’interopérabilité, éprouve la logistique et teste la doctrine d’emploi face à des alliés qui manœuvrent différemment. La question n’est pas seulement “peut-il tirer?”, mais “peut-il tirer au bon moment, sur la bonne cible, en parfaite synchronisation multi-nationale?”.

Drones, munitions rôdeuses et tirs de contrebatterie : la survivabilité au cœur du jeu

Leçons de la guerre en Ukraine obligent, Kevadtorm 26 met l’accent sur les tactiques face aux capteurs omniprésents (UAV) et aux effecteurs à bas coût (drones FPV, munitions téléopérées), qu’ils soient aériens ou terrestres. À cette aune, un mortier embarqué doit prouver sa capacité à « tirer et décrocher » avant l’arrivée des tirs de contrebatterie ou d’un essaim de drones hostiles.

Sur ce point, les Forces françaises en Estonie se veulent rassurantes : le MEPAC peut se déplacer, se mettre en batterie, délivrer un tir et repartir à couvert en moins de 60 secondes. Cette vélocité réduit la fenêtre de vulnérabilité. De plus, il n’évolue jamais isolé : d’autres sections dédiées contribuent à la lutte antidrone, par détection, brouillage ou neutralisation. Reste une question stratégique : comment conjuguer mobilité et précision sans s’épuiser logistiquement ni « saturer » le réseau de commandement?

Des réponses doctrinales concrètes

Plusieurs principes aujourd’hui largement adoptés guident l’emploi du MEPAC :

  • Dispersion et recomposition : les pièces se déploient en petites unités, s’éloignent des axes évidents, puis se recomposent pour une salve coordonnée.
  • Contrôle des émissions : radios à faible probabilité d’interception, fenêtres de communication courtes, relais déportés, et usage parcimonieux des moyens émetteurs.
  • Leurrage et camouflage : décoys thermiques, filets multi-spectraux, positions de tir temporaires et fausses empreintes de chenilles/roues.
  • Renseignement multi-capteurs : mini-drones organiques, imagerie alliée et capteurs terrestres pour alimenter la chaîne ATLAS en coordonnées de tir vérifiées.
  • Cadence vs discrétion : privilégier des rafales brèves et précises plutôt qu’un feu prolongé qui ouvre la porte à la contrebatterie.

Ce qui est scruté pendant Kevadtorm 26, ce n’est pas seulement l’efficacité terminale des obus, mais la capacité du « système de systèmes » à survivre, se régénérer et réengager dans un cycle de décision accéléré.

Interoperabilité Otan : parler la même langue des feux

Inséré dans un bataillon multinational sous commandement estonien, le S/GTIA français doit traduire en actes la fameuse « interopérabilité ». Avec le MEPAC, cela passe par :

  • Des procédures communes pour la demande de feux, du JTAC ou du chef de section jusqu’à la batterie MEPAC, en conformité avec les standards Otan.
  • La compatibilité des données : formats d’échange, coordonnées, mesures de sécurité et règles d’ouverture du feu comprises et partagées.
  • La synchronisation temps réel avec les manœuvres alliées, notamment britanniques et estoniennes, pour éviter les fratricides et maximiser l’effet des appuis.

Ce maillage est d’autant plus critique que l’exigence de « tirer vite » doit toujours rester compatible avec « tirer sûr ». À l’échelle tactique, cela signifie parfois renoncer à un tir opportun si l’image de situation n’est pas suffisamment consolidée par le réseau multinational. La bonne nouvelle? Le numérique raccourcit ces boucles, à condition d’une discipline commune.

Logistique, météo, terrain : l’épreuve de vérité

Un système performant sur le papier doit endurer le réel : routes meubles, forêts serrées, pluie fine qui perle sur les viseurs, boue accrocheuse aux pneumatiques. Le Griffon est conçu pour cela : châssis 6×6, ergonomie protégée, capacité à opérer loin des points d’appui. Mais la logistique suit-elle?

Pendant l’exercice, l’accent est mis sur :

  • La réactivité du réapprovisionnement en munitions de 120 mm, qui pèsent lourd et s’acheminent sur des axes parfois contestés.
  • La maintenance préventive du 2R2M et des systèmes ATLAS/SCORPION, pour éviter la panne au moment critique.
  • Les procédures de repli et la préparation de positions de tir de rechange, afin d’entretenir le rythme « shoot-and-scoot » sans dégrader la sécurité.

À l’échelle humaine, l’endurance des équipages compte aussi. Une séquence de nuit, dans une clairière où flotte une odeur de pin humide et de gaz brûlé, rappelle l’essentiel : l’excellence technique ne vaut que par la rigueur des gestes et la qualité de la coordination entre artilleurs, fantassins et transmetteurs.

Ce que change le MEPAC pour l’artillerie française

Le 3e RAMa a été la première unité à percevoir le MEPAC en octobre 2025. À terme, chaque régiment d’artillerie alignera huit pièces pour armer une batterie. C’est plus qu’une mise à jour matérielle : c’est une évolution doctrinale vers un appui-feu plus réactif, mieux protégé et pleinement connecté à la manœuvre interarmes.

Du VAB mortier au Griffon MEPAC : un saut capacitaire

Sans s’égarer dans l’archéologie des matériels, la bascule est claire :

  • Protection et survivabilité en hausse, avec un véhicule plus résistant aux mines, aux éclats et au tir direct.
  • Vitesse de mise en batterie et de décrochage significativement réduites, donc moins de vulnérabilité face à la contrebatterie et aux drones kamikazes.
  • Chaîne de tir numérisée (ATLAS), intégrée au combat collaboratif (SCORPION), pour réduire le « sensor-to-shooter time » et améliorer la précision.

À la clé, une artillerie plus apte à soutenir une manœuvre mobile, à s’inscrire dans des boucles alliées, et à générer un effet décisif dans des fenêtres temporelles étroites.

Précision, sécurité, tempo : le triptyque gagnant

Dans un environnement saturé de capteurs, « tirer juste » devient au moins aussi important que « tirer fort ». Les bénéfices attendus du MEPAC sont nets :

  • Précision améliorée par la qualité du calcul de tir et l’intégration de données fiables en amont.
  • Sécurité accrue grâce à la meilleure connaissance de la situation (positions amies, zones interdites, couloirs aériens).
  • Tempo élevé qui remet l’adversaire sur la défensive en le forçant à se déplacer et à se dévoiler.

La phase de tirs réels : ce qu’il faut surveiller

Du 23 mai au 1er juin, le centre d’entraînement des Forces de défense estoniennes sert de théâtre à la validation par le feu. Qu’observer?

  • La cohérence des boucles de tir : délai entre la détection (UAV, éclaireurs), la décision (PC) et l’effet (MEPAC). Un « cycle court » est le marqueur d’une intégration réussie.
  • La dispersion et la mobilité post-tir : délais de décrochage, discipline de camouflage, usage des positions de repli.
  • La résilience C2 : maintien des communications en environnement dégradé (brouillage, saturation), bascule vers des modes alternatifs.
  • La coordination multinationale : demandes de feux venant d’unités alliées, traduction en procédures françaises, exécution et retour d’expérience partagés.

Au-delà de l’effet terminal, c’est l’élégance de la mécanique qui dira si le MEPAC tient ses promesses en coalition. Les retours d’expérience (RETEX) qui suivront seront précieux pour affiner la doctrine, du rythme d’attrition des tubes à la logistique des obus, en passant par les meilleures pratiques de contre-repé rage.

Et la menace drone, concrètement?

Question inévitable : un véhicule mortier, même protégé, peut-il résister à la prolifération des drones FPV et des munitions rôdeuses? La réponse passe moins par un « bouclier magique » que par un faisceau de mesures :

  • Réduction de la signature thermique et électromagnétique, par doctrine et équipements dédiés.
  • Brouillage sélectif et gestion fine des ondes pour ne pas s’auto-paralyser.
  • Défense rapprochée par feux légers, moyens anti-drones déportés et bulles de protection coordonnées à l’échelle du sous-GTIA.
  • « Shoot-and-scoot » inflexible : moins de 60 secondes du tir au repli, comme l’affirment les forces françaises sur place.

Cette combinaison ne garantit jamais le risque zéro, mais elle dégrade significativement la létalité ennemie, surtout si l’adversaire peine à corréler détection et effet dans un temps utile.

Ce que vous devez savoir avant les conclusions officielles

Avant même les RETEX formalisés, quelques enseignements émergent généralement de ce type de déploiement :

  • La formation prime : la qualité des équipages et des chefs de pièce conditionne l’exploitation des promesses numériques. Le meilleur système reste « humain-dépendant ».
  • L’interopérabilité se gagne au quotidien : répétition des procédures communes, usage du même référentiel cartographique, et partage des TTP (tactiques, techniques, procédures) sont des facteurs décisifs.
  • La logistique est un multiplicateur de forces : un réapprovisionnement cadencé et discret, une maintenance anticipée et des stocks bien positionnés rendent possible le rythme opérationnel attendu.

Questions rapides, réponses claires

Le MEPAC est-il dimensionné pour la “haute intensité”?

Oui, par sa protection, sa mobilité, sa cadence et surtout sa numérisation. Sa vraie valeur se révèle lorsque le capteur, le décideur et le tireur opèrent dans la même boucle en quelques dizaines de secondes.

Qu’apporte ATLAS au quotidien?

ATLAS réduit les manipulations manuelles, limite les risques d’erreur, accélère la mise en batterie et permet des tirs coordonnés avec d’autres feux. C’est une colonne vertébrale pour des engagements précis et sûrs.

Pourquoi un 120 mm embarqué plutôt qu’un système tracté?

La survivabilité. Un système embarqué tire plus vite, se replie plus vite, protège ses servants et maintient une mobilité qui complique la contrebatterie adverse.

Quelle est la place des alliés dans la chaîne de tir?

Centrale. Les demandes de feux, l’attribution des priorités et le contrôle de l’espace de bataille sont partagés. Le MEPAC doit « parler Otan » pour tirer au bon endroit, au bon moment.

À retenir : un jalon pour l’artillerie française

Le premier déploiement opérationnel du Griffon MEPAC en Estonie n’est pas qu’un symbole. C’est un test à ciel ouvert d’un système pensé pour l’appui-feu moderne : rapide, protégé, connecté. Dans un exercice comme Kevadtorm 26, il doit démontrer qu’il peut délivrer l’effet attendu au sein d’une coalition, sous des contraintes proches de la réalité d’un conflit de haute intensité. Le calendrier des tirs réels, du 23 mai au 1er juin, servira de révélateur.

La raison surprenante pour laquelle ce jalon compte autant? Parce qu’il cristallise trois impératifs rarement réunis : efficacité tactique, sécurité des forces et crédibilité alliée. Si le MEPAC confirme ses performances — cadence, précision, mobilité, interopérabilité —, l’Armée de Terre validera un atout majeur pour ses GTIA, tandis que l’Otan gagnera un effecteur de plus, parfaitement intégré à sa mécanique de feux. Ensuite viendront les RETEX, l’ajustement des procédures, l’optimisation logistique et, très probablement, l’extension progressive de ce standard à l’échelle des régiments concernés.

En attendant ces conclusions, une évidence s’impose déjà sur les pistes sablonneuses et les lisières de pins d’Estonie : dans un champ de bataille saturé de capteurs et de drones, survivre, c’est bouger vite et tirer juste. Le Griffon MEPAC a été conçu pour cela. Kevadtorm 26 est l’endroit idéal pour le prouver.

Crédit photo : armée de Terre

Damien

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