L’armée française prépare déjà ses unités de 2030 et elles ne seront plus composées uniquement de soldats : robots et drones vont désormais combattre à leurs côtés
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Le conflit en Ukraine et les tensions au Levant ont balayé les certitudes sur la guerre moderne. Face au retour brutal de la guerre de haute intensité en Europe, l’armée de Terre française engage une transformation profonde, intégrant massivement robots autonomes et drones dotés d’intelligence artificielle aux côtés des soldats. L’urgence stratégique est réelle. La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 alloue 413 milliards d’euros sur sept ans, dont 5 milliards spécifiquement dédiés aux capacités dronisées et au saut robotique. Ce qui relevait de la science-fiction il y a vingt ans se construit aujourd’hui, concrètement, sur les terrains d’entraînement français.
Programme Scorpion et infovalorisation : quand chaque soldat devient un nœud du combat connecté
Lancé en 2014, le programme Scorpion représente l’investissement structurant de 6 milliards d’euros sur vingt ans pour moderniser le cœur de combat de l’armée de Terre. Trois plateformes blindées forment son ossature.
Le Griffon 6×6, avec 1 872 exemplaires prévus d’ici 2035 à un million d’euros l’unité, transporte neuf fantassins et dépasse déjà les 1 000 véhicules livrés. Le Jaguar 6×6, 248 exemplaires commandés à 3,5 millions d’euros pièce, frappe avec son canon de 40mm et des missiles atteignant des cibles à 4 kilomètres. Les 140 premiers Jaguar devaient être livrés fin 2025. Le char Leclerc XLR, avec 200 unités modernisées, garantit la capacité de combat de haute intensité jusqu’en 2040 et peut engager une cible à 4 000 mètres en mouvement. Griffon et Jaguar partagent 70% de leurs composants, un choix industriel intelligent.
| Plateforme | Exemplaires prévus | Coût unitaire | Livraisons (2025) |
|---|---|---|---|
| Griffon 6×6 | 1 872 (d’ici 2035) | 1 million € | +1 000 livrés |
| Jaguar 6×6 | 248 | 3,5 millions € | 140 prévus fin 2025 |
| Leclerc XLR | 200 modernisés | N/C | En cours |
Le Système d’Information et de Communication Scorpion (SICS), développé par Atos-Bull et Thales, interconnecte toutes ces plateformes en temps réel. Résultat : chaque combattant dispose d’une conscience situationnelle augmentée grâce au système optronique ANTARES, offrant une couverture à 360° avec une résolution de 5 millions de pixels, de jour comme de nuit. Le premier GTIA Scorpion a été opérationnel en 2021, la première brigade Scorpion en 2023.
Pendragon et CoHoMa : la révolution des robots et de l’IA sur le champ de bataille
Une unité hors normes pour 2028
Le projet Pendragon marque une rupture. Piloté conjointement par l’Agence ministérielle pour l’IA de Défense et le Commandement du Combat Futur, créé en 2023 sous la direction du général Bruno Baratz, il prévoit une unité comprenant une quinzaine de gros robots terrestres et une soixantaine de drones et munitions intelligentes. Un officier commande l’ensemble. Quelques soldats assurent la maintenance.
Le calendrier est précis : démonstration opérationnelle à l’été 2026, déploiement sur les théâtres d’opérations en 2027, objectif pleinement opérationnel en 2028. L’enveloppe atteint 35 millions d’euros, appuyée par le supercalculateur Asgard, classifié secret défense et doté de 1 024 puces de dernière génération.
Deux briques d’IA, un principe intangible
L’intelligence artificielle de Pendragon repose sur deux composantes : le traitement du langage naturel, qui traduit les ordres humains en instructions robotiques, et l’intelligence opérationnelle de terrain, capable de détecter, localiser et identifier les cibles. Le général Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, l’affirme clairement : le contrôle humain reste central. La France refuse catégoriquement les systèmes d’armes létaux pleinement autonomes, conformément au rapport du comité d’éthique du ministère des Armées.
- Détection et identification automatisées des cibles
- Traduction des ordres vocaux en commandes robotiques
- Coordination de l’essaim de drones depuis un poste de commandement
- Décision létale finale maintenue sous autorité humaine
Le challenge CoHoMa, lancé en 2021 au camp de Beynes dans les Yvelines, rassemble chaque année industriels, laboratoires et écoles d’ingénieurs pour tester des robots tactiques en scénarios réalistes. Les défis restent nombreux : autonomie énergétique, résilience face au brouillage électronique, navigation en terrain complexe. Pendragon s’entraîne activement à Saint-Cyr Coëtquidan, en Bretagne.
PROTEUS et Dacian Spring : répondre en urgence aux nouvelles menaces et projeter la force
PROTEUS, l’anti-drone né de l’urgence
Les leçons d’Ukraine ont accéléré les décisions. Le système PROTEUS a été développé en seulement quatre mois : un canon de 20mm des années 1970 couplé à une caméra thermique récent, monté sur un camion TRM 2000. Six premiers exemplaires ont été livrés au 35e régiment d’artillerie parachutiste en septembre 2025. PROTEUS standard 2 intégrera des logiciels d’IA pour traquer les micro-drones les plus agiles.
Dacian Spring 2025 et interopérabilité européenne
L’exercice Dacian Spring 2025 a déployé la 7e brigade blindée en Roumanie en dix jours seulement. L’envergure donne le vertige : plusieurs milliers de combattants, une cinquantaine de chars Leclerc, des centaines de véhicules Griffon et Jaguar, des dizaines de canons CAESAR et plus de 1 500 containers de matériel. D’autres exercices ont jalonné 2025 : Diodore, Hedgehog en Estonie et Warfighter en juin.
- Belgique : 60 Jaguar et entre 382 et 442 Griffon commandés (programme CaMo)
- Luxembourg : 38 Jaguar validés en novembre 2024
Cette interopérabilité européenne n’est pas un gadget diplomatique. C’est une nécessité opérationnelle face aux menaces actuelles.
Le soldat face à la machine : dépendance technologique, équipement individuel et vision 2040
Garder les fondamentaux quand la technologie flanche
L’état-major reconnaît franchement le risque de dépendance à la machine. La réponse est pragmatique : la formation de base conserve les fondamentaux permettant d’agir en mode dégradé. Tous les militaires connaissent le morse. Les marins apprennent encore le sextant malgré le GPS. Même logique pour les systèmes autonomes.
Le système FELIN équipe déjà les unités : gilet modulaire, communication intégrée, visée déportée, informatique embarquée, tenues intégrant des tissus anti-feu, anti-déchirure et traitement anti-infrarouge. La cybersécurité pèse aussi sur ces dispositifs : la Russie a lancé des cyberattaques ciblant les réseaux de communication ukrainiens avant son offensive terrestre, un scénario que l’armée française prend très au sérieux.
- Renforcer la résilience des réseaux contre le brouillage et les cyberattaques
- Maintenir des compétences dites « basses-tech » pour fonctionner sans connectivité
- Former les soldats à la coopération homme-machine dès les centres d’entraînement comme le Cenzub dans l’Aisne
- Intégrer les start-ups civiles via le dispositif Generate du GICAT, lancé en 2017
Le document Action Aéroterrestre Future, présenté en décembre 2025, fixe l’horizon 2040. Il identifie trois ruptures majeures : l’accélération technologique portée par la 6G, les constellations satellitaires et l’IA permettant le ciblage simultané de centaines de cibles ; la complexification des conflits dans cinq secteurs simultanément (terrestre, aérien, maritime, spatial, cyber et cognitif) ; et la capacité à soutenir une économie de guerre dans la durée. Le dispositif Generate, précisément, accélère ce transfert en intégrant des start-ups françaises dans l’écosystème défense. L’innovation ne peut plus venir uniquement des grands industriels traditionnels.