« On y est allés, au risque de notre vie » : Ces policiers intervenus au Bataclan toujours oubliés par la République
Montrez votre soutien aux forces de l’ordre en ajoutant notre média à vos favoris sur Google« Je vais m’en occuper. Je reviens vers vous dès que possible. » Depuis bientôt quatre ans, c’est cette même promesse, vague et répétitive, qu’Alain Giraud reçoit des institutions. Un refrain bureaucratique qu’il connaît par cœur. Brigadier-chef de la BAC 75N au moment des attentats du 13 novembre 2015, aujourd’hui à la retraite, il continue inlassablement de réclamer ce qu’il estime être dû : la reconnaissance officielle de son action, et de celle de ses collègues, au Bataclan.
Des héros sans nom
Le soir du 13 novembre 2015, Alain Giraud, alors en patrouille comme tant d’autres soirs, reçoit les premières alertes. Les bars parisiens sont frappés. Puis, très vite, la radio grésille : une intervention est requise au Bataclan. Comme le relate Boulevard Voltaire, sur place, sans savoir ce qui les attend, lui et ses collègues de la BAC commencent à extraire les blessés. L’ambiance est irréelle. « Après ce premier flux, on a commencé à évacuer des blessés un peu plus lourds, certains rampaient… » se remémore-t-il. L’horreur s’annonce, mais personne n’est encore vraiment préparé.
Un commissaire leur demande alors : « Il faut des volontaires pour retourner à l’intérieur. » Alain comprend qu’il n’est pas question de simple soutien. Il s’agit d’entrer dans l’antre de la tuerie. Et il y va. « Je voyais à travers les hublots de la porte le halo de lumière sur la scène. Je me souviendrai toujours de l’odeur si particulière : un mélange de sang, de sueur et de poudre. »
Les corps s’empilent, mutilés, figés ou gémissant. La mission est claire : sécuriser la salle, protéger ceux qui peuvent encore l’être, tout en gardant la tête froide. À l’aide d’une porte dégondée et de barrières Vauban, les policiers improvisent des brancards. Quand la BRI arrive, Alain sait que son rôle s’achève. Il entend deux détonations : les terroristes viennent de se faire exploser. « On retourne à la base et on essaie de reprendre le boulot comme si rien ne s’était passé. »
Des médailles, mais pas de reconnaissance
Dans les mois qui suivent, pas de Légion d’honneur. Pas même de citation dans les récits officiels. Seulement une médaille de la sécurité intérieure – niveau argent –, un échelon et une prime de 500 euros. Une récompense certes symbolique, mais qui passe mal. « Tout le monde a eu cette médaille, même ceux intervenus bien après les faits. Ce n’est pas une vraie reconnaissance », déplore Alain.
Un commissaire de la BAC sera bien décoré de la Légion d’honneur – il a abattu un des terroristes. « Il la mérite », reconnaît Alain. « Mais pour nous, les petites gens, rien. » C’est ce silence, plus que l’absence de décoration, qui l’atteint. « Quand je vois qu’on donne la Légion d’honneur à des sportifs ou à des personnalités du spectacle, et qu’à nous, on ne donne rien, ça m’énerve ».
En 2021, il décide de se constituer partie civile au procès des attentats. Un moyen de dire, enfin, ce qu’il a vécu. Il ne veut pas être reconnu comme victime. Ce qu’il réclame, c’est d’être reconnu comme acteur du 13 novembre.
Un combat solitaire, ou presque
À la retraite, Alain Giraud s’accroche à ce combat. Il contacte députés, sénateurs, ministères. L’eurodéputé RN Matthieu Valet reprend le dossier et le porte à l’attention de l’Élysée. Le 1er avril dernier, le sénateur Bruno Retailleau salue par courrier le « caractère héroïque » de l’action de ces policiers et affirme avoir « chargé les services compétents d’examiner ce dossier ». Depuis ? Silence radio. Recontacté ce 25 juin par le site d’actualité, le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu. L’Élysée, de son côté, indique simplement « avoir pris connaissance de la suggestion ».
Le 14 juillet ? Alain n’y croit plus.
« Peut-être vont-ils attendre les dix ans du Bataclan pour nous décorer. Ce sera plus marquant… » espère-t-il, sans illusion. Ce qu’il redoute : une nouvelle distinction sélective, qui oublie encore les agents de terrain. « J’espère surtout qu’ils ne feront pas de différence entre les hommes de la BRI, du RAID ou de la BAC. On était tous là. »
Dix ans après, Alain vit toujours dans une hypervigilance constante. « Même dans un village calme, je scanne chaque rayon au supermarché, je ne tourne jamais le dos à une porte, je scrute la foule. » Des réflexes qu’aucune retraite ne dissipe.
Et toujours, la même attente. Un mot, un geste, un ruban. La reconnaissance d’une République qui, jusqu’à présent, regarde ailleurs.
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