Saint-Ouen : Une école maternelle délocalisée à cause d’un point de deal
Ajoutez Actu FDO en favori pour nous soutenirSaint-Ouen (Seine-Saint-Denis) – Ce jeudi 3 avril, les parents d’élèves de l’annexe Émile-Zola, située dans le passage Elizabeth, ont voté un déménagement inédit : celui des quatre classes de cette école maternelle, littéralement enclavée dans la cité Arago-Zola.
Une décision lourde, rendue inévitable par la proximité immédiate d’un point de deal, qualifié de « résiduel » par les autorités, mais aux nuisances toujours bien réelles.
À partir de la rentrée des vacances de Pâques, les soixante élèves seront répartis entre une crèche voisine et le bâtiment principal du groupe scolaire Émile-Zola. La mairie insiste : « L’école ne ferme pas, les classes sont délocalisées ».
Une mesure transitoire, le temps que le quartier retrouve un niveau de sécurité acceptable. À terme, la municipalité souhaite le retour des enfants dans leurs locaux d’origine. En attendant, une association éducative devrait prendre possession des lieux momentanément vacants.
Des bonbonnes dans la cour de récréation
Depuis plusieurs mois, les incidents s’accumulent autour de cette école. Les cours de récréation ont vu apparaître des sachets liés au conditionnement de stupéfiants à deux reprises en mai 2024, puis en septembre. En janvier dernier, ce sont des bonbonnes de protoxyde d’azote qui ont été projetées par-dessus les murs par des dealers toujours présents. Pour les familles, la coupe était pleine.
Certains parents parlent de scènes quasi quotidiennes de courses-poursuites entre trafiquants et forces de l’ordre, en plein secteur scolaire. Car la cité Arago-Zola, si elle n’est plus ce qu’elle était au pic de son activité, reste l’un des trois derniers fours (points de vente) actifs de Saint-Ouen, selon l’Office antistupéfiants (Ofast).
@lindakebbab Une école maternelle ferme à cause des dealers. L’Etat et la mairie laissent le champ libre aux dealers et déplacent les élèves. #saintouen #paris #police #justice #trafic #pourtoi #ecole #famille ♬ son original – Linda Kebbab
La stratégie du harcèlement policier
Les services de police, eux, parlent d’un trafic « moribond », mais pas éteint. Le site, qui générait jusqu’à 50 000 euros de chiffre d’affaires par jour en 2020, ne pèserait plus que 10 000 euros en 2023. « Ça tourne toujours, mais nous les harcelons en permanence. Tous les jours, on les dégage », explique un policier local au Parisien. Cette stratégie de harcèlement quotidien, renforcée à l’approche des Jeux olympiques de Paris, repose sur une présence policière continue, de jour comme de nuit.
La commissaire de Saint-Ouen, Claire Laclau, promet de renforcer cette approche avec une présence humaine accrue pour « sécuriser durablement le site ». Deux des quatre brigades territoriales de contact du commissariat sont d’ailleurs exclusivement dédiées à la lutte contre les trafics.
Un quartier marqué par le sang
Mais ce recul du narcotrafic ne s’est pas fait sans heurts. La ville a payé un lourd tribut : entre 2019 et 2021, une vague de règlements de comptes a ensanglanté les rues. Douze homicides ont été enregistrés en 2021, notamment après la disparition du point de deal des Boute-en-Train. En septembre 2020, deux jeunes, Tidiane (17 ans) et Sofiane (25 ans), étaient exécutés dans les caves de la cité Soubise.
La pression judiciaire, les incarcérations, et la transformation du trafic vers des formes plus discrètes comme la livraison à domicile ont contribué à l’érosion du deal de rue. Si Saint-Ouen semble aujourd’hui relativement épargnée par les violences, la Seine-Saint-Denis reste meurtrie : quinze narcomicides y ont encore été recensés en 2024, principalement à Sevran et Aulnay-sous-Bois.
Une visite ministérielle attendue
Face à cette situation, l’État veut montrer qu’il prend le problème au sérieux. La ministre de la Ville, Juliette Méadel, est attendue sur place vendredi prochain pour « faire des annonces ». Une manière d’envoyer un signal politique fort alors que les habitants, eux, attendent surtout des actes concrets.
En attendant, à Arago-Zola, ce sont les enfants qui quittent le navire. Une école déplacée, symbole d’un combat toujours en cours pour reconquérir les territoires abandonnés au trafic.