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đŸ‡«đŸ‡· Saint-Maur: dans le quotidien des dĂ©tenus condamnĂ©s Ă  la perpĂ©tuitĂ©

·La rĂ©daction ⏱ 6 min
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«Les cadors on les retrouve aux belles places, nickel. Les autres c’est Saint-Maur, Chateauroux Palace, plus d’ciel», dit la chanson de Souchon. Pour les 204 dĂ©tenus de la maison centrale de Saint-Maur, l’horizon y est tout aussi sombre que ne l’est leur passĂ©. Parfois depuis et pour des dĂ©cennies.

C’est un euphĂ©misme de dire qu’on y purge de longues peines. «Leur moyenne est d’environ 15 ans», note un surveillant. 35 dĂ©tenus sont RCP, le jargon de prison pour dire «rĂ©clusion criminelle Ă  perpĂ©tuitĂ©.» L’un d’eux – on l’appelera Monsieur M. – est derriĂšre les barreaux depuis 1976. Sa santĂ© vacillante. Il n’est plus que l’ombre de lui-mĂȘme. Son nom parle Ă  tout le monde. La loi interdit de le citer, comme celui des autres dĂ©tenus. Par respect pour les victimes, notamment.

LP / Philippe de Poulpiquet

Le triptyque sport, travail, promenade

La liberation rĂ©cente de Patrick Henry, dĂ©cĂ©dĂ© dimanche, passĂ© lui-mĂȘme par Saint-Maur, a remis en lumiĂšre la dĂ©licate question de ces «longues peines.» «Des individus qui ont vocation Ă  regagner la communautĂ© des hommes», souligne VĂ©ronique Sousset, la directrice de la centrale. Une gageure, au regard de la nature des faits pour lesquels ils ont Ă©tĂ© condamnĂ©s, et de ces annĂ©es oĂč leur espace-temps s’est comme diluĂ©. «Ces cinq ans passĂ©s ici, honnĂȘtement, je ne les ai pas vu filer», souffle Omar,* dĂ©jĂ  13 annĂ©es de dĂ©tention au compteur pour un trafic de stupĂ©fiant. Mais pour la majoritĂ©, «c’est long, c’est l’ennui», rĂ©sume MichaĂ«l, 43 ans, «sept mois dehors sur les vingt derniĂšres annĂ©es.» «Je ne suis pas un ange. Le dossier est lourd», reconnaĂźt-il, regard rivĂ© sur sa fin de peine, en 2021.

Omar Ă©grĂšne ses journĂ©es, son emploi du temps millimĂ©trĂ©. Tout tourne autour du triptyque sport, travail, promenade. Soit sept mouvements quotidiens au maximum, et autant de possibilitĂ©s pour les dĂ©tenus de quitter ces cellules individuelles oĂč chacun tente de se recrĂ©er un semblant de chez soi. Celle de Michel a des allures d’appartement tĂ©moin, meubles en simili acajou ornĂ©s de rangĂ©es de DVD. En gĂ©nĂ©ral, l’amĂ©nagement reste sommaire. «Tout est cher en prison», rĂąle Philippe.* Le moindre aliment «cantiné» voit son prix doublĂ© par rapport Ă  l’extĂ©rieur. Le choix est par ailleurs limitĂ©. «Depuis la suppression du catalogue de La Redoute, et comme on n’a pas Internet, on ne peut mĂȘme plus commander d’habits», dĂ©plore Yves, l’un de ses co-dĂ©tenus.

LP / Philippe de Poulpiquet

« La sociĂ©tĂ© de dehors, vous la retrouvez Ă  l’intĂ©rieur »

Les rĂ©criminations sont nombreuses, parfois justifiĂ©es face Ă  une administration par dĂ©finition peu rĂ©active. D’autres complaintes semblent plus routiniĂšres. «Souvent, je leur demande ce que ça leur fait d’ĂȘtre victimes une fois dans leur vie ?», plaisante un surveillant. A Saint-Maur, l’objectif est clair : «donner un sens Ă  la peine, et faire que chacun d’entre eux en soit le moteur», dĂ©crit VĂ©ronique Sousset. Pour cela, chaque dĂ©tenu est inscrit dans un PEP, un plan d’exĂ©cution de la peine, qui voit son attitude au quotidien ĂȘtre dissĂ©quĂ©e par les personnels. Sont notĂ©s les pas en avant, comme ceux de cĂŽtĂ©.

«La maison d’arrĂȘt (NDLR : oĂč les dĂ©tenus sont en attente de jugement), c’est comme un HLM, mais une Centrale comme ici, ce serait plutĂŽt une zone pavillonnaire oĂč les gens sont propriĂ©taires», compare SĂ©bastien. Ex-militaire, il est le «tĂŽlier» du bĂątiment A. «Une prison dans la prison» qui regroupe les quartiers d’isolement et disciplinaires. L’homme possĂšde le physique du boxeur qu’il fut, et une intelligence de la vie forgĂ©e par les annĂ©es de «QD» et de «QI». «AprĂšs, c’est comme partout, complĂšte-t-il. Y a toujours un mauvais coucheur qui embĂȘte le voisinage » «La sociĂ©tĂ© de dehors, vous la retrouvez Ă  l’intĂ©rieur, appuie Michel, un dĂ©tenu du «A». Y’a les anciens, et les jeunes qui n’ont plus le respect de rien.»

Lui a volontairement choisi d’ĂȘtre sĂ©parĂ© des autres dĂ©tenus, ceux des batiments B et C, aux conditions de dĂ©tention plus classiques. Les trois rectangles parrallĂšles forment la colonne vertĂ©brale de cette centrale, mise en service en 1975. Michel y fait montre d’une discipline Ă  toute Ă©preuve. La journĂ©e, «ça va.» Le soir en revanche, «tout remonte quand je suis en cellule», surtout «ce jour-lĂ , oĂč il est arrivĂ© ça.» Un corps qui tombe Ă  l’issue d’une bagarre sur fond d’alcool. La seconde fois dans son existence. «On m’a dit que c’était moi. Je ne m’en rappelais pas. Mais ça devait ĂȘtre le cas.» Le sexagĂ©naire est accablĂ© par sa «seconde prison», celle qu’il ressent aussi quand il pense Ă  sa femme, dehors, «gravement malade.» «J’ai Ă  moitiĂ© la tĂȘte ici, l’autre avec elle.»

Le mur d’enceinte
 et l’autre mur

«Pour beaucoup, il y a un double mur, rĂ©sume GrĂ©gory Escande, l’un des psychologues de Saint-Maur. Le mur d’enceinte, rĂ©el, et le mur mental dans lequel ils s’enfoncent.» Ainsi de ces «grottiers», ceux qui se sont fait comme avaler par leur 9m2, une grotte qu’ils ne quittent plus. «On fait ce qu’on peut pour qu’ils en sortent, mais ce n’est pas Ă©vident», dĂ©crit Didier Duchiron, le chef de dĂ©tention.

LP/Philippe de Poulpiquet

Robert* a passĂ© dix ans dans sa cellule, n’en franchissant la porte qu’une fois par an pour la fouille. Un jour, un dĂ©clic l’en a fait Ă©merger. Il est dĂ©sormais affectĂ© au nettoyage de l’immense couloir reliant entre eux les trois bĂątiments, qu’il astique dans un ballet que ne renieraient pas les meilleurs joueurs de curling. Pour d’autres, il semble trop tard. «Quand les annĂ©es de dĂ©tention passent, bien souvent, il n’y a plus de contact avec la famille», note Eric Lostanlen, le responsable du service pĂ©nitentiaire d’insertion et de probation (SPIP), chargĂ©, entre autre, «de prĂ©parer l’aprĂšs.

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