Un téléphone, des centaines d’arnaques et des millions gagnés : l’escroc avait « fait de la prison son bureau »

Depuis près de trente ans derrière les barreaux, Achref S. a orchestré des arnaques d’une grande sophistication… depuis sa cellule. En mai dernier, alors qu’il obtenait enfin une libération conditionnelle, il récidivait à peine 45 minutes après sa sortie. Au bout du fil, un même dépit : « Ne me dites pas qu’il a recommencé ? Quel gâchis… » soupirent ses anciens avocats, nombreux et désabusés.
À 47 ans, dont 28 passés en détention, ce Marseillais d’origine tunisienne est connu pour son intelligence hors norme, sa mémoire phénoménale et un QI très élevé relate Le Parisien. Il cumule un palmarès judiciaire exceptionnel : première incarcération à 18 ans en 1997, suivie de 57 condamnations dont plusieurs pour évasion. Il a longtemps fait de la prison… son bureau.
Des arnaques téléphoniques depuis sa cellule
Sa spécialité : cibler des femmes âgées vivant seules, repérées grâce à leurs prénoms « anciens » et leur quartier huppé. Par téléphone, Achref S. se fait passer pour un lieutenant de police et les convainc de transférer des sommes d’argent sous prétexte d’une enquête les impliquant. « Ma mère, 95 ans et début Alzheimer, pensait parler à un homme formidable, vivant une aventure, raconte la fille d’une victime. Il exploitait leur solitude sans pitié ni remords. »
Avec un téléphone portable caché en prison, il passait jusqu’à 500 appels par jour. En juin 2021, il est condamné à huit ans pour avoir détourné 1,5 million d’euros depuis la prison de Châteaudun, via des escroqueries similaires commises à travers toute l’Île-de-France.
Les millions étaient blanchis par des sites de paris sportifs ou convertis en or en Belgique. À un juge s’enquérant de la destination des lingots, il avait rétorqué, bravache : « Vous ne croyez pas que je vais vous le dire ? »
Une partie de son butin servait à financer des commerces légaux, avec l’aide de complices — famille, amis, anciens codétenus, et des personnes vulnérables qu’il manipulait. « Il se sert d’eux comme de ses victimes », souligne l’avocat d’un de ses complices.
Une vie construite derrière les barreaux
Achref S. règle factures et loyers, envoie des fleurs à sa compagne, organise des séjours pour ses proches, et s’occupe de ses quatre enfants — tous conçus lors de visites au parloir. « Il avait fait de la prison son bureau », résume son premier avocat, Me Pascal Winter, qui décrit un « gentleman escroc » à l’observation aiguë, capable d’embrouiller n’importe qui.
Né dans un quartier modeste de Marseille, Achref S. s’est éloigné du chemin scolaire dès 17 ans, avant d’enchaîner vols et escroqueries. À 19 ans, il retourne en prison pour ne plus en sortir. Sa carrière criminelle monte en puissance : en 2010, il est condamné pour une escroquerie de 9 millions d’euros à la Française des jeux, grâce à des cartes bancaires volées.
Toujours en avance sur les systèmes de sécurité, il pirate les réseaux Wi-Fi, usurpe l’identité de magistrats et de son propre avocat, et trompe des victimes qui croient réellement parler à des policiers. Ses méthodes rendent « fous les enquêteurs », qui peinent à décrypter son mode opératoire.
Un détenu modèle… jusqu’à la récidive
Transféré en 2021 dans l’une des prisons les plus sécurisées de France, sans téléphone portable, il y adopte un comportement exemplaire. Il sauve la vie d’un surveillant lors d’une rixe, obtient des diplômes — BEP comptabilité, CAP boulangerie, cuisine, tailleur de pierre — et suit une licence de droit par correspondance.
Ce parcours lui vaut une libération conditionnelle, mais il retombe dans ses travers dès sa sortie en mai dernier, récidivant en moins d’une heure. « Je n’ai pas su me contrôler, je pensais avoir fait un travail sur moi… », confie-t-il au tribunal. Paradoxalement, il avoue commettre des escroqueries « pour ne pas sortir », incapable de s’adapter à la vie libre.
Selon ses anciens avocats, Achref S. est « suradapté » à la prison, où il a un statut, mais « rien » dehors, ce qui le pousse à saborder ses chances. « Il est enfermé 22 heures par jour dans 9 m², ne voit pas ses enfants grandir, ne profite même pas de son argent. C’est une vie de merde, mais il ne connaît que ça », résume une source proche.
Achref S. est désormais libérable en 2049, à l’âge de 71 ans. Sa vie restera probablement prisonnière des murs qu’il connaît si bien.

