Quand les détenus prennent le pouvoir : l’alerte des surveillants pénitentiaires
Ajoutez Actu FDO en favori pour nous soutenirFace à une montée sans précédent des tensions dans les établissements pénitentiaires, les agents pénitentiaires témoignent d’un quotidien marqué par la peur, l’isolement et un sentiment d’abandon.
Chaque soir, Julie* quitte la maison d’arrêt de Blois, range son uniforme dans son casier et tente de laisser derrière elle les soucis de la journée. Cette mère célibataire de 45 ans, qui élève seule ses quatre enfants, sait pourtant que le danger ne reste pas confiné derrière les murs de la prison. Le plus grand, militaire de carrière, a compris que la tenue bleu marine de sa mère est devenue une cible. Les plus jeunes, eux, sont tenus à l’écart. « Je ne leur mets pas les infos, je ne veux pas qu’ils soient inquiets », confie-t-elle au Parisien.
Mais difficile de dissimuler la fièvre d’un climat de plus en plus délétère. La récente vague d’attaques coordonnées contre plusieurs centres pénitentiaires – véhicules incendiés, agents menacés – a ravivé les inquiétudes et mis à nu la vulnérabilité d’un personnel en première ligne, souvent oublié.
À Blois, comme ailleurs, les consignes de sécurité se sont durcies : civilité obligatoire hors des murs, silence sur les réseaux sociaux, présence policière accrue. Pour Julie, ce sont des réflexes déjà bien ancrés, elle qui a roulé sa bosse à Rouen, Varces, et participe aux extractions de détenus. Depuis l’évasion spectaculaire de Mohamed Amra, l’ambiance a changé. « Avant, j’aurais parlé à visage découvert. Aujourd’hui, plus question. »
« C’est un métier à risques, mais on gère aussi dehors »
Julie n’a jamais été physiquement agressée, mais les menaces font partie du métier. Parfois, elle croise en ville d’anciens détenus : un regard, un salut, un silence tendu. « Ce n’est pas moi qu’ils visent, c’est ce que je représente », relativise-t-elle. « Comme je dis toujours, il y a aussi des boulangers qui se font braquer. »
Didier Duchiron, ancien chef de détention à Saint-Maur, désormais en retraite mais actif dans la réserve pénitentiaire, abonde dans ce sens. Fort de 38 ans de carrière, il a connu les pires crises : prises d’otages, mutineries, évasions armées. « Je m’y attendais », lâche-t-il à propos des récentes violences. « Les trafiquants ont des moyens colossaux. Ils n’apprécient guère d’être regroupés dans des établissements ultra-sécurisés. »
Un métier où « il faut se taire ou céder »
Corinne, vingt ans de service aux Baumettes, dénonce un climat d’impunité croissant. « Les jeunes détenus n’ont plus de respect, ni pour nous, ni pour les anciens », constate-t-elle. La hiérarchie ? Trop laxiste. Elle évoque un adjoint au chef de détention visé par un contrat de 120 000 euros. Depuis, les surveillants se voient menacés : « Toi aussi, tu veux un contrat ? »
Un simple retard à la promenade peut tourner à l’intimidation. « Le détenu hurle, l’agent cède. » Pour Corinne, la conclusion est sans appel : « Il n’y a plus aucun établissement où les détenus n’ont pas le pouvoir. »
Des prisons sous tension, un métier sous pression
Le gouvernement mise sur le regroupement des détenus les plus dangereux à Vendin-le-Vieil et Condé-sur-Sarthe. Didier Duchiron reste optimiste : « Ces narcos sont intelligents. Ils se tiendront tranquilles pour sortir plus vite. » Mais sur le terrain, le quotidien reste pesant. À Blois, 35 surveillants pour 179 détenus dans une structure prévue pour 110. Il en faudrait dix de plus, au bas mot.
Malgré tout, les vocations repartent à la hausse. La dernière campagne de recrutement a attiré plus de 17 000 candidats pour 1 500 postes, dopée par une revalorisation salariale significative : 2 040 euros nets dès la sortie d’école. Mais selon les syndicats, 4 000 postes restent vacants. Et sans effectifs suffisants, la sécurité des agents reste fragile. « Notre sécurité commence là, avec plus de monde et plus de moyens », martèle Corinne.
Pour Julie, les journées se suivent, parfois plus lourdes que d’autres. Mais elle tient bon. « On est les premiers à ouvrir la porte de la cellule le matin. C’est aussi pour ça qu’on se sent utile. »
*Le prénom a été modifié.