đ«đ· âSurveillante de prison, mes collĂšgues ont parfois tendance Ă me surprotĂ©gerâ
Ajoutez Actu FDO en favori pour nous soutenirâSurveillante de prison, mes collĂšgues ont parfois tendance Ă me surprotĂ©gerâCette annĂ©e, la derniĂšre promotion de surveillants pĂ©nitentiaire comptait 23% de femmes. Longtemps exclusivement masculin, le mĂ©tier connaĂźt une fĂ©minisation rĂ©cente et croissante. Une âmatonneâ tĂ©moigne.
Les prisons pour hommes Ă©taient, il y a encore peu de temps, un milieu strictement masculin. Mais depuis 1983, les femmes ont fait leur entrĂ©e parmi les surveillants pĂ©nitentiaires, comme le rappelle la sociologue Anne-Christine Le Gendre dans son ouvrage Femmes surveillantes â Hommes dĂ©tenus, paru en mai dernier. Comment trouver sa place dans un univers clos, marquĂ© par une culture virile ?
ĂgĂ©e de 35 ans, Julie* nâa jamais eu peur dâĂ©pouser la profession. EntrĂ©e il y a dix ans Ă lâEcole nationale dâadministration pĂ©nitentiaire (Enap), elle travaille depuis plusieurs annĂ©es dans un Ă©tablissement pĂ©nitentiaire pour hommes. Elle raconte :Â
âJâentends parfois que surveillant pĂ©nitentiaire nâest pas un mĂ©tier de femme, quâelles ne sont pas faites pour ça. Si je nâai pas choisi cette profession par vocation, jâai appris Ă lâaimer. La premiĂšre fois que je suis entrĂ©e en dĂ©tention, câest le bruit qui mâa le plus marquĂ©. Un brouhaha permanent : le cliquetis des clefs, les cris des dĂ©tenus qui communiquent entre eux Ă travers les fenĂȘtres⊠Et puis, lâair. Jâavais lâimpression quâil Ă©tait diffĂ©rent de celui que je respirais Ă lâextĂ©rieur.
Depuis mes dĂ©buts, je me suis toujours sentie bien. Et le jour oĂč je nâarriverai plus Ă Ă©vacuer le stress, les Ă©motions et les tensions, je partirai de moi-mĂȘme. Pour ĂȘtre surveillant pĂ©nitentiaire, il faut beaucoup de patience et une grande maĂźtrise de soi parce quâon gĂšre de lâhumain. Notre seule fonction ne se cantonne pas Ă lâouverture et Ă la fermeture de portes. Les Ă©changes avec les dĂ©tenus peuvent aller du dialogue Ă lâinsulte ou la menace. Et lâon ne rĂ©pond pas Ă la violence par la violence.
Entre filles, solidaires
Dans mon Ă©tablissement, on compte seulement une dizaine de femmes pour prĂšs de 200 hommes. Cela soude, nous sommes trĂšs proches. A la pause cafĂ©, on aime bien ĂȘtre entre filles. On se retrouve aussi dans les vestiaires pour parler de tout : de lâactualitĂ©, des enfants⊠On se voit mĂȘme Ă lâextĂ©rieur ! Quand une agression survient, nous sommes tous solidaires. Hommes et femmes.
Quand jâĂ©tais surveillante stagiaire dans une prison de rĂ©gion parisienne, une collĂšgue avait pris un coup de pied par un dĂ©tenu : pendant quâelle rĂ©digeait ses comptes-rendus, avec les autres surveillants nous nous Ă©tions rĂ©partis le reste de ses tĂąches pour quâelle puisse accomplir sa journĂ©e tranquillement.
Jâaimerais que le recrutement de femmes surveillantes augmente
Personnellement, je fais toujours attention Ă deux choses : je ne rentre jamais dans une cellule et lorsque je fouille lâune dâelles, je prends le talkie-walkie de façon Ă ce quâon mâentende toujours. Parce quâon ne sait jamais ce qui peut se passer. Qui me dit que je ne vais pas me faire agresser ? En tant que femmes, nous sommes des cibles plus faciles.
Nous nâavons pas le mĂȘme rapport aux dĂ©tenus que nos collĂšgues masculins : câest un avantage dans la gestion humaine, mais un inconvĂ©nient sur le risque dâagression physique.
Des interventions hors de portée
Dans la prison, nous faisons les mĂȘmes tĂąches que les hommes. Ou presque. Pour des raisons Ă©videntes, les fouilles au corps, nous sont interdites. Si jâĂ©tais une dĂ©tenue femme, je nâaimerais pas quâun homme me touche, câest une question de respect. Souvent, jâoffre mon aide au collĂšgue chargĂ© de la fouille : je lui propose de fouiller la cellule ou autre. Beaucoup de mes collĂšgues fĂ©minines le font.
Pour les interventions en cas dâagression sur un personnel pĂ©nitentiaire ou dâincendie de cellule, on envoie aussi systĂ©matiquement un homme. De toute ma carriĂšre, je nâai jamais vu une femme aller sâĂ©quiper pour rejoindre une Ă©quipe, alors que nous avons suivi exactement la mĂȘme formation.
Jâaimerais pouvoir ĂȘtre choisie ! Jâai dĂ©jĂ participĂ© Ă un exercice, donc je suis opĂ©rationnelle. Mais il faut toujours prouver quâon est capable de faire les mĂȘmes tĂąches que les hommes.
âOh surveillante, vous sentez bonâ
Pour autant, je nâai jamais essuyĂ© de remarque sexiste de la part de collĂšgues. Ils ne font pas de diffĂ©rence, mĂȘme sâils vont tout de mĂȘme porter un regard plus protecteur sur nous. Une fois, jâai eu une forte altercation avec un dĂ©tenu auquel jâavais refusĂ© une douche. Mon collĂšgue mâa confiĂ©, aprĂšs :
âJe te gardais en visu ; jâĂ©tais lĂ , sâil y avait un souci.â
Pourquoi cette attitude protectrice ? Sans doute par habitude, comme si les hommes avaient besoin de toujours garder sur la femme un regard protecteur. Peut-ĂȘtre quâils nous voient plus faibles.
âMaton, jâai dĂ©noncĂ© les violences de collĂšgues sur un dĂ©tenu : on me lâa fait payerâ
Lorsque les femmes surveillantes ont commencĂ© Ă travailler en dĂ©tention pour hommes, câĂ©tait trĂšs mal vu. Pour les surveillants de lâĂ©poque, nous Ă©tions faibles, pas capables. Ils Ă©taient persuadĂ©s que ça nâallait pas le faire, que nous allions âexciterâ les dĂ©tenus⊠Jamais un dĂ©tenu nâa tentĂ© de me sĂ©duire ou nâa tenu envers moi des propos obscĂšnes ou sexistes. Et moi, je nâai jamais ressenti aucune attirance envers lâun dâeux. Câest inconcevable, je nây pense mĂȘme pas.
Si jâattache mes longs cheveux en queue-de-cheval â plus pratique â, je ne me suis jamais empĂȘchĂ©e de me maquiller. Ce nâest pas parce que je porte un uniforme que je dois mâoublier ! Il arrive parfois quâun dĂ©tenu me fasse une remarque sur mon parfum :
âOh surveillante, vous sentez bon aujourdâhui.â
Selon mon humeur, je réponds par une boutade :
âPourquoi, dâhabitude je sens mauvais ?â
Mais cela nâa jamais Ă©tĂ© plus loin.
Du âMadameâ au âsale chienneâ
La plupart du temps, les dĂ©tenus vont mâappeler âsurveillanteâ, mais certains, plus ĂągĂ©s, vont me donner du âMadameâ â sauf les dĂ©tenus radicalisĂ©s, pour qui les femmes nâexistent pas. Bien sĂ»r, jâai dĂ©jĂ Ă©tĂ© insultĂ©e. âSale puteâ ; âsale chienne, tâes pas humaineâ ou encore :
âCâest pas parce que tâas pas niquĂ© hier, que tu dois venir me faire chier !â
Ce sont toujours les mĂȘmes grossiĂšretĂ©s, mais elles ont leur variante au masculin. Le langage grossier sâadapte au personnel, fĂ©minin et masculin.
Chaque fois que jâai eu des problĂšmes, câĂ©tait avec des petits jeunes ayant dĂ©jĂ un beau palmarĂšs. DĂšs leur arrivĂ©e, ils testent les limites. Par exemple, quand câest leur tour de douche, ils font exprĂšs de traĂźner sous lâeau. Ils savent trĂšs bien que vous ne pouvez pas entrer parce que vous ĂȘtes une femme ! Dans ce cas, je vais chercher mon collĂšgue masculin ou je coupe lâeau, si jây ai accĂšs. LĂ , ils sont bien obligĂ©s de sortir !
Pour sâamuser, ils vont aussi interchanger les Ă©tiquettes nominatives sur leur porte de cellule afin de compliquer la distribution des repas. Enfin, Ă force, on sait qui est oĂč. Toutes ces petites choses nous rappellent que ce sont des gamins. Et ils sâamusent encore plus avec le personnel fĂ©minin, parce quâils se disent :
âCe sont des bonnes femmes!â
Des confidences plus faciles à une oreille féminine
Aujourdâhui, les collĂšgues ayant connu lâĂ©poque oĂč les surveillants pĂ©nitentiaires Ă©taient exclusivement masculins estiment que notre prĂ©sence a apportĂ© beaucoup dâapaisement en dĂ©tention. Nous ne sommes pas dans le rapport de force.
Quand un dĂ©tenu exige quelque chose auprĂšs dâun collĂšgue, il ne va pas se laisser faire. Il va vouloir en dĂ©coudre, simplement parce quâon est dans une relation entre hommes. Jâai observĂ© quâune femme surveillante, mĂȘme si elle dit ânonâ, va plutĂŽt discuter, ĂȘtre dans le dialogue.
âMa seule arme, câest mon siffletâ : les gardiens de prison craquent
Des dĂ©tenus vont mĂȘme jusquâĂ nous confier leur parcours de vie. Je me souviens trĂšs bien de lâun, incarcĂ©rĂ© aprĂšs une rĂ©cidive. Pourtant, il avait vraiment eu une dĂ©tention exemplaire ! Il Ă©tait calme, posĂ©, et travaillait. AprĂšs avoir jurĂ© quâil ne reviendrait plus, il avait dĂ©cidĂ© de reprendre sa vie en main. Un jour, je lâai croisĂ© de nouveau derriĂšre les barreaux. Il mâa dit :
âOui, surveillante, jâai dĂ©connĂ©, mais quand je ne suis pas en dĂ©tention, je nâarrive pas Ă me cadrer. Dehors, on nous laisse livrĂ©s Ă nous-mĂȘmes.â
Une fois dans leur quartier, les dĂ©tenus retrouvent leurs mauvaises frĂ©quentations, la violence, les vols, la drogue⊠Pour se confier ainsi, il fallait que ce dĂ©tenu ait confiance en moi. Il se plaignait dâune sortie âtrop sĂšcheâ. Peut-ĂȘtre quâil nâaurait pas eu cette conversation avec un collĂšgue.
Un recrutement trop faible
Autre exemple : jâai travaillĂ© un temps Ă la surveillance des parloirs, cĂŽtĂ© familles. Certains dĂ©tenus me lâont dit : ils prĂ©fĂšrent lorsque ce sont des femmes en poste, câest moins traumatisant pour eux. Ăa les touche de voir quâon sâoccupe bien de leur famille, quâon sâentend bien avec leurs enfants. Parfois, on les croise dans une coursive et ils nous glissent, contents :
âMon fils vient la semaine prochaine.â
Jâaimerais que le quota de recrutement de surveillantes â fixĂ© Ă 15%, depuis 2007 â soit augmentĂ©. On manque encore de femmes. Or, elles ont pleinement leur place en dĂ©tention. Nous faisons autant et aussi bien que les hommes.Â
Propos recueillis par Chloé Pilorget-Rezzouk
*Le prénom a été modifié
Nouvelobs