🇫🇷 LCI a discutĂ© avec des dĂ©tenus sur FACEBOOK : “Toute la taule a un smartphone”

ENQUETE – Dans les prisons françaises, de très nombreux dĂ©tenus sont en possession d’un smartphone. PrĂ©sents sur Facebook et Instagram, ils gardent le contact avec leurs proches et publient pour certains des photos de leur vie derrière les barreaux. LCI a discutĂ© avec certains d’entre eux.

 

EDIT – Lundi 7 aoĂ»t, un clip de rap tournĂ© en prison a Ă©tĂ© postĂ© sur internet, relançant le dĂ©bat autour de la prĂ©sence de smartphones derrière les barreaux. Nous republions cette enquĂŞte, rĂ©alisĂ©e initialement le 3 novembre 2015, au cours de laquelle nous avons pu discuter avec des dĂ©tenus… via Facebook.

 

“Bien sĂ»r que j’avais un smartphone dans ma cellule. Comme 90% des dĂ©tenus, d’ailleurs.” Samuel* est sorti le 24 octobre de dĂ©tention. Au centre pĂ©nitentiaire d’Avignon-Le Pontet, oĂą il a purgĂ© sa peine, les prisonniers sont Ă  l’ombre mais jamais hors-ligne. Et cela semble ĂŞtre le cas dans la plupart des prisons françaises, oĂą les tĂ©lĂ©phones, toujours formellement interdits, font pourtant partie du quotidien des dĂ©tenus. La preuve : rien n’est plus simple, par Internet, que d’entrer en contact avec eux.

Stann* se cache derrière un pseudo. IncarcĂ©rĂ© depuis sept mois Ă  la maison d’arrĂŞt de Fresnes, il confie Ă  LCI, via la messagerie Facebook: “Toute la taule a un smartphone dans sa cellule. C’est pas compliquĂ©, il suffit d’avoir des sous.” Car en prison plus qu’ailleurs, la connexion au monde extĂ©rieur a un prix. Compter entre 100 et 700 euros, selon le modèle, pour acquĂ©rir le prĂ©cieux smartphone. Et avec un peu d’imagination, l’opĂ©ration ne semble pas bien difficile. Samuel, Ă  prĂ©sent libĂ©rĂ©, n’a plus peur de dĂ©tailler les mĂ©thodes qui ont la cĂ´te : “Pour avoir un portable en prison, il y a plusieurs solutions. Soit on t’en jette un par-dessus les murs et tu le rĂ©cupères en promenade, soit on te le refile au parloir. Après, c’est vrai qu’il faut souvent changer de tĂ©lĂ©phone, Ă  cause des fouilles. Mais les jetteurs, c’est pas ça qui manque.” Les “jetteurs” ? Ce sont ces complices, Ă  l’extĂ©rieur, qui sont payĂ©s pour projeter le tĂ©lĂ©phone par-delĂ  les barbelĂ©s, gĂ©nĂ©ralement Ă  l’aide d’une raquette et d’une balle de tennis trafiquĂ©e

“Garder le contact avec la famille”. Pour Stann et Samuel, le smartphone en dĂ©tention permet surtout de combler la solitude et de rassurer les proches. D’ailleurs, Stann n’hĂ©site pas Ă  partager avec ses amis Facebook le quotidien de la maison d’arrĂŞt. Et il n’est pas le seul. Au mois de janvier 2015, une page Facebook tenue par des dĂ©tenus des Baumettes, Ă  Marseille, a fait scandale. Elle montrait notamment plusieurs prisonniers en possession de substances illicites. Depuis, l’administration pĂ©nitentiaire a ouvert une enquĂŞte et les clichĂ©s compromettants ont disparu. Mais, ailleurs, d’autres les ont remplacĂ©s. Plusieurs dĂ©tenus – parmi lesquels nous n’avons remarquĂ© aucune femme – n’hĂ©sitent pas Ă  poster photos et vidĂ©os sur Facebook. Des images qui, grâce Ă  l’option gĂ©olocalisation, se retrouvent… sur les pages publiques de nombreux centres pĂ©nitentiaires.

PĂŞle-mĂŞle, on retrouve donc sur la page de la maison d’arrĂŞt de Villepinte des cartouches de cigarettes par dizaines, des barrettes de shit, plusieurs tĂ©lĂ©phones portables et des liasses de billets. MĂŞme scĂ©nario sur la page de la prison de Fresnes. Iphones en train de charger, sachets de cannabis et photo d’une cellule retournĂ©e après la fouille des surveillants : une bonne partie de la vie pĂ©nitentiaire est ainsi documentĂ©e en ligne. Adel*, 19 ans, est incarcĂ©rĂ© aux Baumettes depuis quelques mois. Lui aussi met en ligne ses photos. Sur son profil Facebook, chacun a accès Ă  une sĂ©rie de clichĂ©s prise dans les douches, dans la cour ou dans la chambre “avec le co-dĂ©tenu”. Le jeune homme, souvent connectĂ©, nous rĂ©pond du tac au tac. Il explique : “On a tous internet mais lĂ , je ne suis pas dans ma cellule. Je ne laisse rien dans ma cellule.” Dix jours Ă  l’isolement et un possible allongement de peine : Adel risque gros si jamais un dĂ©tenu met la main sur son portable. D’autant que les fouilles sont frĂ©quentes.

Des fouilles, JĂ©rĂ´me Massip, surveillant Ă  Toulouse, en fait beaucoup. SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral national du Syndicat pĂ©nitentiaire des surveillants, il ne cache pas sa colère : “Ça fait dix ans qu’on dĂ©nonce le flĂ©au des tĂ©lĂ©phones en dĂ©tention. Dans la prison, on ne compte plus ceux qui ont un portable, on compte ceux qui n’en ont pas, ça va plus vite” dĂ©bite-t-il, amer, avant d’assurer : “La pĂ©nitentiaire est un vrai gruyère”. Selon lui, la dĂ©couverte d’un tĂ©lĂ©phone portable en cellule “dĂ©bouche toujours sur une agression physique ou verbale. Et quand les dĂ©tenus sont plusieurs par cellule – c’est-Ă -dire la plupart du temps – il est alors impossible de savoir Ă  qui appartient l’appareil.” La solution ? Pour le syndicaliste, elle est simple : “il faudrait rĂ©tablir la fouille systĂ©matique des dĂ©tenus Ă  la sortie du parloir.”

Du cĂ´tĂ© de l’administration pĂ©nitentiaire, une porte-parole contactĂ©e par LCI assure : “DiffĂ©rents outils sont utilisĂ©s pour endiguer la propagation des portables en cellules. L’entrĂ©e des parloirs est Ă©quipĂ©e de portiques Ă©lectroniques et jusqu’à prĂ©sent, 628 brouilleurs d’ondes ont Ă©tĂ© installĂ©s.” Plus de 600 brouilleurs pour un peu moins de 200 Ă©tablissements pĂ©nitentiaires en France ? VoilĂ  qui semble consĂ©quent.

Mais bien vite, notre interlocutrice concède : “La technique du brouillage est limitĂ©e. D’abord, elle demande des mises Ă  jour très rĂ©gulières et ensuite, elle empĂŞche les communications entre les surveillants et embĂŞte les riverains, voisins des centres de dĂ©tention.” Quant aux portiques, “ils sont d’abord rĂ©glĂ©s pour repĂ©rer les armes et laissent passer sans problème les petits tĂ©lĂ©phones” dĂ©taille JĂ©rĂ´me Massip.

En attendant, Stann a ouvert un compte Instagram oĂą se retrouvent quelques selfies derrière les barreaux assortis de lĂ©gendes pour le moins cocasse : “c’est Ă  Fresnes que Fleury la Santé…”.Des clichĂ©s qui ne doivent pas faire oublier qu’en 2013, la France a Ă©tĂ© condamnĂ©e par la Cour europĂ©enne des droits de l’Homme pour ses conditions de dĂ©tention jugĂ©es indignes.

*Tous les prénoms ont été changés

LCI

Vous apprĂ©ciez nos articles ? Envoyez-nous de la Force en vous abonnant ! Profitez Ă©galement d’avantages exclusifs ! Sans vous, nous disparaĂ®trons ! MERCI pour votre aide ! 

S'ABONNER

Pour nous Soutenir !
2 /mois
  • Soutenir le Site
  • Naviguez sans PublicitĂ©
  • 10% de RĂ©duction sur la Boutique

S'ABONNER

Pour nous Soutenir !
2 /mois
  • Soutenir le Site
  • Naviguez sans PublicitĂ©
  • 10% de RĂ©duction sur la Boutique

Inscrivez-vous et recevez nos emails

Testez GRATUITEMENT notre Abonnement de SOUTIEN !

Profitez d'avantages exclusifs sur le site